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(Interview Yonhap) Ambassadeur Philippe Lefort : «La France et la Corée ont la capacité de peser sur le monde»

27.10.2019 à 09h00
Le nouvel ambassadeur de France en Corée du Sud, Philippe Lefort, lors de l'interview accordée à l'agence de presse Yonhap à sa résidence dans l'arrondissement de Seodaemun, à Séoul, le vendredi 25 octobre 2019.
L'ambassadeur Philippe Lefort répond à des questions de l'agence Yonhap dans la salon Jaune de la résidence de France à Séoul, le vendredi 25 octobre 2019, après son entrée en fonction le 1er septembre.
Philippe Lefort, ambassadeur de France en Corée du Sud depuis près de deux mois, accorde son premier entretien à un média sud-coréen à sa résidence à Séoul, dans l'après-midi du vendredi 25 octobre 2019.

SEOUL, 27 oct. (Yonhap) -- En poste en Corée du Sud depuis le 1er septembre, l'ambassadeur de France Philippe Lefort, a accordé vendredi à l'agence de presse Yonhap sa toute première grande interview à un média local, à sa résidence à Séoul. Il s'est confié sur sa relation avec le pays du Matin-Clair, a livré ses impressions sur le peuple sud-coréen, présenté les ambitions de sa mission diplomatique et parlé de la situation géopolitique dans la région.

L'ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud (agrégation de lettres modernes) et de l'Ecole nationale d'administration (promotion Fernand Braudel, 1987) a une très longue carrière dans la haute fonction publique et la diplomatie après des études approfondies en linguistique et des débuts professionnels dans l'enseignement.

Le nouveau représentant de la France a travaillé pour le cabinet du Premier ministre (1991). Il a été premier secrétaire en Russie et au Japon et deuxième conseiller à Washington avant de devenir ambassadeur en Géorgie (2004-2007) et premier conseiller à Moscou (2007-2010). Il a ensuite continué à travailler au ministère des Affaires étrangères à Paris comme directeur d'Europe continentale et directeur des systèmes d'information et de communication (2015-2019).

Pour l'ambassadeur Philippe Lefort, la Corée est un partenaire très important de la France pour diverses raisons, notamment politique, économique et culturelle. Il estime que «la France et la Corée ont la capacité de peser ou de contribuer à construire des règles du monde du XXIe siècle». En s'efforçant de dire quelques mots en coréen au cours de l'entretien, il a montré un grand intérêt pour cette langue dont il est un apprenant depuis un an malgré son emploi du temps très chargé.

- Avant votre nomination à Séoul, étiez-vous déjà venu en Corée ?

▲ Oui, j'étais venu au siècle dernier (rires), comme touriste, deux fois, en 1995 et 1996, lorsque j'étais à Tokyo, où je servais comme conseiller à l'ambassade (1993-1997). Je dois dire que le pays et la ville de Séoul ont changé de façon spectaculaire. On voit bien le résultat formidable du développement industriel, économique et humain du pays.

- Pouvez-vous nous décrire votre rapport avec la Corée ?

▲ Cela fait longtemps que je m'intéresse à la Corée à titre professionnel. Avant de partir au Japon, j'étais au secrétariat général de la défense nationale à Paris et c'était la période de la première crise nucléaire avec la Corée du Nord, qui a entraîné la création de la KEDO (Organisation pour le développement énergétique de la péninsule coréenne) pour monter une centrale civile et démanteler les installations militaires. De ce fait, je m'étais beaucoup intéressé aux équilibres géostratégiques dans la région.

Mon autre point de contact avec la Corée, c'est l'endroit où j'habite à Paris, le XVe arrondissement, où il y a autant de Coréens qu'il n'y a de Français dans toute la Corée. Quand on envie d'un «bibimbap» (riz aux légumes et à la viande assaisonné d'huile de sésame et de pâte de piment) dans le XVe arrondissement de Paris, il n'y a aucune difficulté à trouver. C'est une communauté que nous adorons. Il y a maintenant des relations très fréquentes et très intenses entre le XVe arrondissement et l'arrondissement de Seocho (qui abrite le quartier français de Séoul, Seorae Maeul).

- Vous êtes en Corée depuis presque deux mois maintenant. Quelles sont vos premières impressions sur le pays et ses habitants ?

▲ Je suis frappé par la bienveillance, la gentillesse, l'hospitalité des Coréens à tous les échelons de la société. C'est remarquable. Cela va du gouvernement, du président jusqu'aux gens que je rencontre dans la rue. C'est très agréable de travailler en Corée pour un diplomate français. [...] Ce qui me frappe aussi, c'est cette formidable capacité de mobilisation collective des Coréens sur les questions importantes. C'est une grande force de la nation coréenne. L'un des leviers de la réussite coréenne dans le domaine industriel, c'est la possibilité d'effectuer vite et bien des diagnostics sur ce qui est nécessaire et de mettre en œuvre tous les moyens pour parvenir aux objectifs. Je trouve aussi qu'on a un point commun entre Français et Coréens, c'est que nous sommes passionnés par la politique. Nous sommes des peuples profondément politiques.

- Vous avez déjà effectué des déplacements dans le pays...

▲ Oui, je suis allé à Busan à deux occasions, pour deux raisons. D'une part pour le Festival international du film de Busan (5-6 octobre), qui est un événement formidable, qui est l'un des plus importants au monde aujourd'hui, où il y a une créativité et une énergie spectaculaires. L'autre occasion, c'était pour le cimetière des Nations unies (23-24 octobre), qui est géré par une commission dont je suis le président jusqu'au 1er novembre. Après, je passerai le relai à l'ambassadrice des Pays-Bas (Joanne Doornewaard). C'est un endroit absolument touchant parce que c'est le souvenir du conflit coréen qui, au-delà des destructions et du drame pour le pays, a été aussi un élément fondamental dans l'histoire récente, dans les domaines politique, militaire et diplomatique. C'est un endroit où se dégage une émotion profonde. [...] Le site de Busan est magnifique. C'est un «hub» international majeur. Comme Séoul, c'est une ville-monde qui est connectée avec l'ensemble de la planète, dans laquelle on voit se manifester les grandes évolutions qui nous touchent.

- Vous êtes aussi allé à Daejeon le 10 octobre pour une visite concentrée sur l'éducation et les sciences.

▲ Daejeon, c'est la cité de la science. Le site est également magnifique, entouré de montagnes et de forêts. J'ai senti que c'était l'un de ces lieux dans le monde où on prépare l'avenir de l'humanité, à travers la recherche fondamentale, les recherches sur l'intelligence artificielle, la physique fondamentale, le spatial et l'aéronautique. Nous avons des chercheurs français là-bas, ainsi que dans des instituts académiques coréennes. De la même façon, il y a des Coréens qui se sont installés dans nos laboratoires de recherche en France. Donc, j'espère qu'on va pouvoir intensifier ces échanges scientifiques, notamment dans la recherche fondamentale liée à la transition digitale. Là-bas aussi, nous avons une Alliance française très active, avec une équipe qui anime une chaîne YouTube d'enseignement du français. Je vais vous confier un petit secret : j'ai un rêve, je voudrais revenir à Busan et Daejeon mais à bicyclette...

- Quels sont les grands objectifs de votre mission en Corée et quels domaines sont prioritaires pour vous ?

▲ Concernant les relations bilatérales, voici nos priorités. La première, c'est le renforcement des relations politiques. Le président Moon (Jae-in) est venu en visite d'Etat en (France en octobre) 2018 et nous sommes en train de travailler à la visite de retour du président (Emmanuel) Macron en Corée, [...] sans doute dans le courant de l'année prochaine. C'est très important que l'on puisse avoir des relations régulières entre nos chefs d'Etat. Cela mobilise évidemment toutes les administrations et les autorités gouvernementales. Et il y un flux de conversations et de visites entre les autorités des deux pays qui est régulier et constant. Pour nous, la Corée est un partenaire politique très important. D'abord parce que vous êtes présents dans une région du monde qui est essentielle pour l'équilibre des pouvoirs au plan mondial. Nous avons formulé une stratégie dite «indo-pacifique», qui est différente de la stratégie américaine (Depuis 2018, la France, à travers le concept d'«Indo-Pacifique», place l'Asie au cœur de ses préoccupations avec un accent particulier sur les océans). Dans cet espace, la Corée a une place essentielle à notre avis.

La Corée est aussi vue à l'échelle mondiale comme un exemple d'une formidable réussite économique, culturelle et sociétale. Donc, nous estimons que c'est un allié très important sur un certain nombre de sujets globaux qui sont des priorités de la diplomatie française. Vous prenez par exemple le changement climatique. Nous avons beaucoup apprécié l'intervention du président Moon à la tribune des Nations unies lors de l'Assemblée générale en septembre dernier. J'ai moi-même participé à une rencontre dans le Chungcheong du Sud sur la question de la sortie du charbon. [...] Sur toutes les questions de transition digitale, nous avons également des intérêts et des objectifs communs entre la France et la Corée. Nous avons des approches communes et complémentaires de ces questions. La France et la Corée ont la capacité de peser ou de contribuer à construire des règles du monde du XXIe siècle dans le sens du renforcement du multilatéralisme et de la règle de droit.

Notre deuxième objectif, c'est le renforcement des relations économiques et industrielles. Beaucoup de réussites industrielles de la Corée ont souvent pour origine un partenariat avec la France. Prenez le nucléaire, le spatial, le ferroviaire, l'automobile... Bien sûr, la formidable réussite de la Corée est due à l'intelligence, à l'énergie et à l'inventivité des Coréens. Mais je crois que nous y avons aussi un peu contribué par nos partenariats techniques, industrielles et technologiques. Ce que nous voudrions maintenant, c'est inviter l'industrie coréenne en France. Notre commerce est équilibré. En revanche, il y a cinq fois plus d'investissements français en Corée que d'investissements coréens en France. La France a vraiment mis les moyens pour créer un environnement favorable à l'investissement industriel étranger, en réformant notamment notre droit du travail et notre droit des investissements. J'espère donc que l'industrie coréenne viendra, notamment dans les domaines du numérique, de l'énergie, de l'environnement dans lesquels les entreprises coréennes sont des références mondiales.

Notre troisième priorité est culturelle. Il y a le succès de la «hallyu» (vague de la culture pop coréenne) en France, et aussi du cinéma coréen, des séries (TV) coréennes, de la cuisine coréenne et même du maquillage coréen. La Palme d'or «Parasite» (de Bong Joon-ho) a fait plus de 1,5 million d'entrées en France. C'est exceptionnel ! Je voudrais continuer à coopérer dans le domaine des échanges culturels parce que, fondamentalement, c'est la culture qui nous rapproche, qui constitue le socle des échanges industriels, économiques et politiques.

[...] La Corée est une force importante et positive pour la paix et la stabilité, le combat contre le changement climatique et la gestion de la transformation numérique que vous appelez en Corée la «quatrième révolution industrielle».

- L'année prochaine, ce sera le 70e anniversaire du début de la guerre de Corée. De nombreux événement se tiendront à cette occasion dans le pays. L'ambassade de France prévoit-elle d'en organiser aussi ?

▲ Oui, on y réfléchit avec notre mission militaire et en coordination avec nos amis coréens et des autres ambassades concernées. [...] L'un des objectifs pour l'année prochaine, ce sera la mémoire du début de la guerre de Corée, avec tout ce que cela représente pour les Français, pour les Coréens et pour toutes les nations qui ont combattu à cette occasion. [...] Il y a encore beaucoup de mémoire vivante de cet événement fondamental dans l'histoire du XXe siècle et je crois que ce sera l'occasion de la rassembler avec les anciens combattants survivants du bataillon français.

- Avez-vous remis les lettres de créance au président Moon ?

▲ Pas encore. (La date) C'est en train de se décider avec la Maison-Bleue. Mais j'ai eu l'honneur de rencontrer le président Moon vendredi dernier (18 octobre) lors de la réception qu'il a organisée pour le corps diplomatique et à laquelle il a eu la très grande gentillesse d'inviter également les ambassadeurs nommés. Cela nous a permis, avec mon épouse, d'avoir un bref échange avec Son Excellence le président et son épouse.

- Que pensez-vous de la situation sur la péninsule coréenne et quelle est la position de la France ?

▲ D'abord, nous comprenons la situation du peuple coréen. La séparation est une grande souffrance. Le peuple coréen n'a pas la responsabilité de la division. C'est le résultat de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre froide. Personnellement, je comprends le sentiment des Coréens. D'une autre part, c'est une question extrêmement sensible pour l'ordre mondial. Si nous montrons une faiblesse ou un manque de décision concernant les activités de la Corée du Nord dans le domaine de la prolifération balistique et nucléaire, cela peut avoir un impact sur le régime de non-prolifération, ce qui pourrait nuire à la sécurité du monde, bien au-delà de l'Asie. En tant que membres responsables des Nations unies, nous devons demander aux autorités nord-coréennes de respecter l'obligation de dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible.

- Et concernant les relations intercoréennes ?

▲ La communication entre les deux pays est très désirable, parce que c'est le même peuple. Il est important que les deux peuples conservent une connexion. Nous avons une présence à Pyongyang. Comme vous le savez, nous n'avons pas d'ambassade, mais nous avons un bureau qui travaille sur des projets culturels, plus particulièrement archéologiques, et humanitaires [...] pour garder un contact avec les gens qui sont de l'autre côté de la DMZ (Zone démilitarisée). Mon souhait est qu'il y ait une fin à cette situation (de division).

- Un message pour la communauté française en Corée du Sud ?

▲ Le message, c'est qu'on est une famille, une famille franco-coréenne, et d'autres nationalités parce que les Français qui sont ici ont parfois un conjoint d'une tierce nationalité. Nous formons un ensemble humain avec une solidarité naturelle. [...] L'ambassade et les services de l'Etat sont là pour veiller à leurs besoins, leur apporter les services nécessaires. La communauté française est pour moi un cercle de solidarité.

Propos recueillis par Xavier Baldeyrou

(FIN)

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